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Patrick MORVAN

Professeur Agrégé à l'Université Panthéon-Assas

(Droit social - Criminologie/droit pénal - Théorie générale du droit)

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13 mars 2019 3 13 /03 /mars /2019 01:36

 

LA NOUVELLE PSYCHOLOGIE DES FOULES : POUR EN FINIR

AVEC L'ESCALADE DE LA VIOLENCE DANS LES MANIFESTATIONS

 

Les violences qui émaillent depuis des mois les manifestations des gilets jaunes offrent à nouveau l'illustration de l'incapacité des dirigeants politiques français (ici, plus précisément, des responsables du maintien de l'ordre) à s'ouvrir aux enseignements de la criminologie scientifique et à des pratiques étrangères couronnées de succès. L'idée qu'il n'existerait pas d'alternative au modèle français est tout simplement fausse sinon outrancière. L'idée que les manifestants sont de plus en plus violents et nourrissent une haine du policier qui commande une réponse énergique est, comme nous allons le voir, une inversion de la cause et de l'effet. Un changement de modèle, de paradigme ou de logiciel (comme on voudra) devient urgente.

Nous nous proposons modestement de résumer la théorie dite de la nouvelle psychologie des foules, qui est la clef de ce changement que des sociologues et psychologues sociaux appellent désespérément de leurs voeux depuis des années en France, pays où les autorités n'ont jamais rompu avec la (première) psychologie des foules théorisée... en 1895.

 

1. La première psychologie des foules : la France ancrée dans le XIXe siècle

 

Selon l’ancienne théorie de Gustave Le Bon (1841-1931), exposée dans son ouvrage Psychologie des foules (1895)[1], l’« âme des foules » varie « suivant la nature et le degré des excitants auxquels ces collectivités sont soumises ». Ces excitants sont le nombre (qui donne à l’individu « un sentiment de puissance invincible qui lui permet de céder à des instincts que, seul, il eût forcément refrénés ») ainsi que la « contagion mentale » (phénomène d’imitation qui pousse l’individu à faire comme les autres, sacrifiant son intérêt personnel à l’intérêt collectif) des « suggestions ».  Le processus s’apparente à l’hypnose : par voie de suggestion et de contagion, la personnalité consciente de l’individu s’évanouit, sa volonté et son discernement sont abolis, puis ses sentiments et ses idées sont orientés dans le sens déterminé par l’hypnotiseur. Au final, l’individu en foule « n’est plus lui-même, il est devenu un automate que sa volonté ne guide plus ». « Aussi, par le fait seul qu’il fait partie d’une foule organisée, l’homme descend de plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisation. Isolé, c’était peut-être un individu cultivé, en foule c’est un barbare, c’est-à-dire un instinctif. Il a la spontanéité, la violence, la férocité, et aussi les enthousiasmes et les héroïsmes des êtres primitifs ».

 

Par suite, les foules manifestent certains caractères : la faible aptitude au raisonnement, l’absence d’esprit critique, l’irritabilité, la crédulité et le simplisme. En particulier, la foule croit les choses les plus invraisemblables ; pour la convaincre d’une croyance ou d’une opinion, c’est son imagination qu’il faut impressionner au moyen d’images légendaires et merveilleuses, simples et fortes, et de paroles excessives (une grande victoire, un grand miracle, un grand crime, une grande catastrophe…).

 

En décrivant de la sorte les mécanismes de la manipulation des foules, Gustave Le Bon a eu la prémonition des régimes totalitaires du XXe siècle (il dénonça d’ailleurs vivement la prétention des « Teutons » à la supériorité de la « race aryenne »).

 

2. La nouvelle psychologie des foules

 

Une « nouvelle psychologie des foules » a été conçue, à l’initiative de psychologues sociaux, notamment l’Anglais Stefen Reicher et le Néerlandais Otto Adang.

 

Elle s’appuie sur l’idée que toute présence - réelle ou symbolique - hostile au groupe « minore l’individualité des membres du groupe, qui tendent alors à former un bloc uniforme, tendu vers la réduction ou l’éloignement du danger perçu ». Lorsque cette présence extérieure s’estompe, les relations au sein du groupe s’inscrivent davantage dans un contexte interindividuel : « l’homogénéité et la solidarisation au sein du groupe se désagrègent »[2]. Cette analyse s’applique particulièrement aux manifestations sur la voie publique.

 

En clair, la présence des policiers et, a fortiori, l’usage qu’ils font sans distinction de la force publique agrègent les différentes entités qui composent une foule et accentuent sa cohésion, son homogénéité. Les manifestants, désormais unis autour d’un point de vue homogène opposé aux policiers, brandissent des signes (banderoles et slogans) communs puis cherchent à venir au contact de cet adversaire commun tout désigné. L’émeute peut débuter : les manifestants pacifiques se sentent solidaires de ceux qui sont venus en découdre (des « casseurs »).

 

À l’inverse, lorsque la police se tient en retrait, évite le recours indiscriminé à la force et facilite les conduites pacifiques (en informant, orientant, nouant le dialogue avec les manifestants, avant, pendant et après la manifestation), elle envoie une image de légitimité. C’est alors que l’unité de la foule se disloque, se lézarde et les différentes entités hétérogènes qui la composent réapparaissent, arborant des signes distinctifs qui soulignent leurs caractéristiques propres. Il n’est plus question d’une action collective tournée vers un adversaire commun mais de rapports interindividuels entre petits groupes morcelés. Des affrontements peuvent même se produire entre les manifestants.

 

Forte de cette approche, la police allemande est passée maître dans l’art de la « désescalade » lors des manifestations annoncées comme violentes. En revanche, la police française en est restée à la « psychologie des foules » de Gustave Le Bon et entretient avec les manifestants des relations empreintes d’hostilité et de brutalité. Certes, de nouvelles stratégies ont été mises en place dans la gestion des cortèges (par exemple, le tronçonnement du défilé, la création de nasses, l’exfiltration des individus les plus radicaux par des binômes de policiers) mais « sans leur double nécessaire : la communication »[3]. L’objectif demeure de réprimer et de déférer au parquet les fauteurs de troubles.

 

Immanquablement, en France, la foule se radicalise, la manifestation dégénère, les corps à corps s’engagent et les tirs de « flash balls » voire de grenades de désencerclement ponctuent ces échanges, causant des blessures de part et d’autre.

 

En Allemagne, précisément, les policiers n’arborent pas des équipements de combat mais des équipements d’évitement ; des équipes sont dédiées à la collecte d’informations et la communication ; les mouvements des policiers sont expliqués et les ordres de dispersion sont diffusés aux manifestants pacifiques par des hauts-parleurs ou sur des écrans géants.

 

En France, le sempiternel argument pour ne pas changer de modèle est que « les casseurs font aujourd’hui preuve d’une violence extrême et inédite » et que la « haine anti-flics » s’est répandue : le pouvoir politique reprend en réalité les formules des syndicats policiers. C’est un cercle vicieux.

 

[1]G. Le Bon, Psychologie des foules, 1895 (disponible sur : http://classiques.uqac.ca).

[2]Stefen Reicher propose un modèle KFCD (Knowledge, Facilitation, Communication, Differentiation). V. en langue française : O. Fillieule et F. Jobard, Un splendide isolement. Les politiques françaises du maintien de l’ordre, 2016 (librement accessible sur : https://laviedesidees.fr). - O. Fillieule, P. Viot et G. Descloux, Vers un modèle européen de gestion policière des foules protestataires ? : Revue française de science politique 2016/2, p. 295.

[3]O. Fillieule et F. Jobard, art. cit.

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Published by Patrick Morvan