LA SEXUALITE EN PRISON
Peut-on avoir une vie sexuelle en prison ?
Nina Califano
Magistrate, Juge des enfants au TGI d’Evry
Patrick Morvan
Professeur à l’université Panthéon-Assas (Paris II),
co-directeur du Master 2 de criminologie
Note : Cette contribution est constituée de propos extraits de l’ouvrage de Madame Nina CALIFANO, « Sexualité incarcérée. Rapport à soi et rapport à l'autre dans l'enfermement », L’Harmattan, 2012, lui-même issu d’un mémoire de recherche réalisé au sein du Master 2 de criminologie de l’université Panthéon-Assas (Paris II) sous la direction de Patrick Morvan.
Ces extraits ont été sélectionnés et mis en forme dans le présent article par le professeur Patrick Morvan, avec l’autorisation de Mme Califano.
Deux hypothèses s’affrontent pour rendre compte de la sexualité des détenus.
Selon l’hypothèse contextuelle ou sexologique, « le milieu carcéral, contraignant, afflictif, unisexué, met chaque personne au défi d’affirmer son identité sexuelle à ses propres yeux et aux yeux d’autrui, menace les hommes dans leur puissance génitale et les femmes dans leur œstrus, et les engage dans des pratiques sexuelles substitutives ».
Selon l’hypothèse de permanence, l’enfermement provoque seulement la continuation ou l’actualisation de dispositions socialement acquises antérieurement.
Il semble impossible de retenir l’une ou l’autre de ces hypothèses de façon exclusive : il faut au contraire les retenir simultanément.
Histoire. Dans les prisons de l’Ancien Régime, les femmes n’étaient pas séparées des hommes. L’historien Michael IGNATIEFF (A Just Measure of Pain. The Penitentiary in the Industrial Revolution 1750-1850, New York, 1978, p. 30) raconte que la prison de Fleet est considérée au XVIIIe siècle comme la maison de prostitution la plus importante de Londres. En France, la séparation systématique des sexes est envisagée pendant la Révolution, mais ne sera mise en œuvre que progressivement. La séparation des sexes sera finalement réalisée dans l’ensemble des prisons en France vers le milieu du XIXe siècle. Au cours de ce siècle, la sexualité carcérale est décriée, présentée comme « honteuse » ou « infâme ». Hippolyte RAYNAL, condamné pour vol sous la restauration, décrit de nombreuses scènes d'homosexualité qui se déroulent dans les dortoirs. Il dépeint des tableaux d’horreur où les enfants et les jeunes adultes sont violés par des prisonniers plus âgés. Les jeunes se soumettant par crainte ou pour obtenir un morceau de pain supplémentaire (P. DARBEDA, « Sexe et prison », Revue française de psychiatrie et de psychologie médicale, 2006, vol. X, no 97, pp. 7-12).
C’est à partir des années 1970, et surtout des années 1980, avec la survenance de l'épidémie du VIH, que la sexualité carcérale est réintroduite dans le débat public. On s’est rendu compte dans les années 1980 que la prévalence du VIH en prison était en moyenne deux fois plus élevée qu’à l’extérieur, ce qui a contribué à mettre l’accent sur l’existence de pratiques sexuelles en détention.
Un droit à la sexualité pour les personnes détenues ? Le droit français ne méconnaît pas frontalement le droit européen (CEDH, art. 8) puisqu’il n’édicte pas d’interdiction de principe des relations sexuelles aux détenus. Toutefois, les détenus sont susceptibles d’être sanctionnés sur le fondement d’un texte qui ne traite pas expressément de leurs relations sexuelles : l’article R. 57-7-2 du Code de procédure pénale selon lequel « Constitue une faute disciplinaire du deuxième degré le fait, pour une personne détenue : […] 3° D'imposer à la vue d'autrui des actes obscènes ou susceptibles d'offenser la pudeur. »
En tout cas, aucun texte ne reconnaît aujourd’hui expressément la possibilité pour le détenu de poursuivre sa vie sexuelle. Cela serait pourtant nécessaire. Comme le note Philippe COMBESSIE, sociologue, la prison est un reflet inversé de la société : « dans une société démocratique, tout ce qui n’est pas expressément interdit par une loi ou un règlement est autorisé, alors qu’en prison c’est exactement l’inverse (tout ce qui n’est pas expressément autorisé par la loi ou un règlement est interdit) » (Sociologie de la prison, éditions La Découverte, 2001, p. 87).
En tout état de cause, des relations sexuelles ont lieu au sein des prisons françaises. Les conditions dans lesquelles elles se déroulent (notamment dans les parloirs), en absence de lieux adéquats, avaient ému le Comité de prévention de la torture, qui en avait souligné en 1991 le caractère inhumain et dégradant et avait invité la France à « créer des locaux rendant les visites prolongées aux détenus possibles […] permettant dès lors la poursuite de relations familiales et affectives avec leurs proches […] dans des conditions aussi voisines que possible de la vie courante ». D’autre part, le Conseil de l’Europe en 1998 a recommandé aux États membres d’« envisager de donner aux détenus la possibilité de rencontrer leur partenaire sexuel sans surveillance visuelle pendant la visite ».
En prison comme dans toutes les institutions (internats, asiles, maisons de retraite, casernes…), la libido du criminel a toujours inquiété l'Administration qui craint plus que tout les pulsions et débordements sexuels.
En outre, la vision d’une peine douloureuse, y compris physiquement, reste dominante au sein de l’opinion publique pour qui la sanction se doit d'être incompatible avec toute forme de plaisir, comme si la privation de liberté ne suffisait pas. Le mythe de « la prison quatre étoiles » est tenace dans l’esprit de la population et bon nombre de citoyens restent choqués par la présence de la télévision dans les cellules ou par le fait que les détenus puissent toucher un salaire en prison.
La sexualité en prison ne rime pas avec vie sexuelle : elle est, au contraire, mortifère. Elle oscille entre une bestialité - objective ou du moins ressentie comme telle - et une dignité impossible à préserver.
1°) Sexualité en solitaire
En prison, la seule sexualité qui semble possible et tolérée est la masturbation. Selon plusieurs enquêtes, il semble que quasiment tous les détenus hommes disent y avoir eu recours.
En revanche, très peu de femmes incarcérées reconnaissent se masturber. Cette différence n’est d’ailleurs pas spécifique à l’univers carcéral puisqu’on retrouve cet écart dans la population générale. Plusieurs enquêtes ont montré que les pratiques masturbatoires étaient peu pratiquées chez les femmes ou du moins peu exprimées dans leurs discours. Ainsi, l’enquête CSF (Contexte de la Sexualité en France) effectuée en 2006 enseigne que la masturbation est une pratique régulière chez près de la moitié des hommes (jusqu’à 40 ans) tandis qu’elle concerne environ une femme sur cinq. Il est intéressant de noter que la masturbation est une pratique d’autant plus déclarée que la femme est diplômée : 29 % des femmes diplômées de l’enseignement supérieur sont des pratiquantes régulières mais seulement 14 % des femmes sans diplôme. On ne s’étonnera donc pas que, dans le milieu carcéral, où la population est majoritairement sans diplôme, les femmes ne déclarent quasiment jamais avoir recours à cette forme de sexualité.
Il est important ici de situer la masturbation dans le contexte de l’univers carcéral et de la distinguer nettement de celle pouvant être pratiquée hors les murs. En prison, la masturbation est souvent perçue par les détenus comme la seule sexualité possible, elle est vécue comme une pratique « substitutive » et quasiment imposée par l’Administration pénitentiaire qui interdit toute autre forme de sexualité.
En outre, la masturbation en prison, est dans la majorité des cas une sexualité exclusive pour les détenus et non une sexualité accessoire comme elle peut l’être pour les individus à l’extérieur. Les pratiques masturbatoires sont notamment appréhendées comme un moyen de calmer, de dormir, d’apaiser des pulsions sexuelles non satisfaites.
La masturbation sera souvent par ailleurs une façon de réinvestir son corps (les détenus ayant souvent le sentiment que la prison les dépossède de leur corps, par la privation de se mouvoir dans l’espace, par les fouilles…), de résister au morcellement qu’engendre la prison. Les détenus sont très préoccupés par l’image de leur corps ; ils expriment souvent le souhait d’avoir une glace dans leur cellule, qui leur renvoie la seule image vivante qu’ils peuvent contempler. La sursollicitation de l’aspect physique du corps manifeste ce narcissisme. Les détenus, d’une certaine façon, cherchent à rétablir l’intégrité d’un corps fragmenté dont l’administration les dépossède. Ils développent en excès toutes les marques extérieures de la masculinité : machisme, musculation, culte du corps, demandes de traitements dermatologiques, d’ablations chirurgicales de cicatrices… Ce surinvestissement du corps exprime une surenchère narcissique qui vient compenser et répondre à l’absence douloureuse d’altérité.
Si, à l’extérieur, la pratique de la masturbation résulte d’un choix plus ou moins libre, dans l’univers carcéral se masturber est souvent perçu comme « une maladie ». Bien que, d’un côté, elle représente un exutoire, une nécessité psychophysique, de l’autre elle devient une angoisse, une névrose et cet aspect l’empote toujours sur le premier, sans pour autant l’éluder : angoisse pour la régression qu’elle représente dans la vie sexuelle de l’adulte incarcéré ; angoisse aussi pour les sentiments de culpabilité qui lui sont associés.
Une pratique régressive. Arnaud GAILLARD (Sexualité et prison : désert affectif et désirs sous contrainte, éditions Max Milo, 2009, p. 209) souligne que « la masturbation en prison rappelle aux détenus les pratiques sexuelles des foyers et des internats. Il y a dans cette sensation une impression de « retour à la case départ » », de régression vers l’enfance ou l’adolescence. Certains vont alors tenter de rétablir à leurs yeux le statut d’homme adulte, en compensant par une sur-virilité dans le discours ou dans la sculpture du corps, mais aussi dans le développement de mécanismes de violence et de domination.
Une pratique culpabilisante. Le recours à la masturbation en prison, aussi fréquent soit-il, n’est pas synonyme d’épanouissement. Pour reprendre les propos de Jacques LESAGE DE LA HAYE (La Guillotine du sexe, éditions l’Atelier, 1998), il ne s’agit pas d’une « masturbation heureuse comme elle peut l’être avec un ou une partenaire, c’est plutôt une masturbation d’urgence, d'obsession sexuelle, de honte » selon les détenus (entretien avec J. LESAGE DE LA HAYE le 6 décembre 2010). Il y a alors un fort sentiment de culpabilité mais aussi de rage d’en être réduit là et de n’avoir que ça pour apaiser la tension et calmer l’obsession, la souffrance. Si en pratique, la masturbation n’est généralement pas sanctionnée, le seul fait de pouvoir être surpris dans ces moments d’intimité est ressenti comme une humiliation supplémentaire pour le détenu.
L’humiliation et la honte seront renforcées quand au fil du temps, la masturbation ne suffit plus et que toutes sortes de substitutifs seront parfois utilisés pour aboutir à la jouissance sexuelle. Ainsi, plusieurs auteurs, qu’il s’agisse d’anciens détenus, de médecins travaillant en détention, ou encore de sociologues, ont évoqué des pratiques traduisant la misère sexuelle qui peut exister en prison par l’utilisation d’objets en tout genre : aliments, tissus, matelas percés, pour tenter de satisfaire les sens, de retrouver le toucher, l’odorat qui font partie intégrante de « la sexualité du dehors ». Une activité « fantasmatique » s’organise dans un décor onirique en profond décalage avec la réalité. Pire, ces pratiques sont ressenties comme « perverses » ou « tordues » par les détenus eux-mêmes.
2°) Instrumentalisation de la pornographie par l’Administration pénitentiaire
Une pratique fréquente dans les établissements pénitentiaires consiste à diffuser des films pornographiques. Chaque direction gère la quantité de films diffusés, selon diverses situations : diffusion du film mensuel de Canal +, de films sur le canal interne à la prison ou abonnement à des chaînes pornographiques sur le câble. En outre, les détenus peuvent se procurer des films pornographiques par le biais de la cantine.
Certains directeurs veillent à la « qualité » des films qui circulent et s’opposent au marché qui peut se créer autour de films pornographiques dont les orientations favoriseraient les perversions (films pédophiles, zoophiles, scatophiles).
Si la diffusion de pornographie en prison est monnaie courante, il n’en reste pas moins, qu’une circulaire du 26 février 1996, du directeur de l’Administration pénitentiaire de l’époque, M. AZIBERT, s’adressant aux directeurs régionaux, semblait s’y opposer : « Je vous prie de rappeler aux chefs d’établissements concernés qu’il ne leur appartient pas d’admettre, […], que des films de ce type [pornographique] soient ainsi diffusés. » Cette note ne semble que rarement respectée.
Si l’Administration pénitentiaire cautionne, voire manipule la pornographie c’est parce qu’il est aujourd’hui impossible de ne pas reconnaître l’importance de la sexualité dans la vie de tout individu et la violence qui peut découler de la frustration sexuelle. L’Administration pénitentiaire cherche ainsi à ce que les détenus soient alimentés en fantasmes et puissent libérer leurs pulsions dont on craint qu’elles ne s’expriment dans des comportements violents. Si les directeurs d’établissements pénitentiaires consentent pour beaucoup à la diffusion de films pornographiques, c’est parce qu’ils lui reconnaissent une « vertu apaisante », la pornographie contribue au maintien du calme.
Anne-Marie MARCHETTI, sociologue, remarque ainsi : « là où je perçois un vide relationnel déshumanisant, mon interlocutrice (sous directrice de l’établissement), en professionnelle pragmatique, ne voit qu’un trop plein de sperme à vidanger de façon à que le samedi matin, les détenus soient bien propres et détendus et que la vie carcérale puisse continuer son cours tel un long fleuve tranquille. Dépollué » (Perpétuité : le temps infini des longues peines, éditions Plon, 2001, p. 223).
3°) L’homosexualité
En dehors du contexte carcéral, on s’est longtemps demandé si l’on naissait ou si l’on devenait homosexuel. Une question parallèle se pose derrière les murs : révèle-t-on son homosexualité ou devient-on homosexuel en prison ? Il existe deux types de discours sur l’homosexualité carcérale.
D’une part, il y a ceux qui estiment que « la prison rend homosexuel », l’homosexualité est alors perçue comme une sexualité de substitution à des relations hétérosexuelles interdites et souvent impossibles à maintenir. Dans ce cas, l’homosexualité est perçue comme temporaire, conjoncturelle à la prison, et le retour à l’hétérosexualité perçu comme certain à la sortie.
D’autre part, il y a ceux qui avancent l’hypothèse que la prison ne fait que révéler des tendances homosexuelles qui préexistaient avant l’incarcération mais qui étaient refoulées. Le détenu poursuivra alors ou non dans sa nouvelle orientation sexuelle à sa libération.
Succomber à l’homosexualité, un aveu de faiblesse. Succomber à l’homosexualité est, pour les détenus, un aveu de faiblesse face à l’institution mais aussi face à eux-mêmes, à leurs propres désirs. L'affirmation de l’homophobie en détention sert alors à maintenir une carapace individuelle devant des désirs interdits.
En outre, l’individu homosexuel est perçu comme un être faible. Il faut d’ailleurs noter que, lorsqu’on évoque l’homosexualité des détenus, il s’agit uniquement d’une homosexualité passive, associée à la faiblesse et au manque de virilité, car les détenus pour beaucoup ne considèrent pas les « actifs » comme étant homosexuels. La sodomie dégrade dans le sens de la soumission alors qu’elle peut valoriser dans le sens de la domination. Il y a une déchéance du statut d’« homme », qui accompagne les expériences homosexuelles pour celui qui se fait pénétrer.
A ce titre, les homosexuels sont fréquemment assimilés aux « pointeurs » qui sont considérés comme les parias de la détention : homosexuels et pointeurs sont considérés de façon commune comme ceux qui ont transgressé une norme sexuelle (v. ci-après).
Hygiène. Cette situation soulève également des problèmes d’hygiène, puisqu’en l’absence d’une politique officielle, les règles sanitaires qui devraient s’imposer ne sont pas véritablement mises en place. La circulaire DGS/DH/DAP du 5 décembre 1996, prévoit la mise à disposition de préservatifs aux détenus.
On remarquera d’abord qu’il ne s’agit que de préservatifs masculins. Ensuite, en dépit de ce texte, les relations sexuelles sont bien souvent non protégées. En effet, le seul fait de prendre des préservatifs à l’infirmerie stigmatise le détenu comme homosexuel et dévoile donc sa transgression d’un interdit carcéral.
Abus sexuels. Enfin, la question des relations homosexuelles en détention pose le problème de la responsabilité de l'Administration pénitentiaire devant les abus sexuels dans l’univers carcéral.
Les relations qui se développent entre les prisonniers sont le plus souvent dominées par des rapports de force et dʼautorité virile basés sur la soumission et lʼhumiliation. L’exacerbation des marques de virilité, telles que les tatouages, la musculation, le machisme, le comportement sexuel dominateur ou les actes de violence sont à considérer dans ce contexte d’évaluation réciproque et de compétition entre détenus.
L’homophobie, et d’une manière générale les violences en détention, ont un rôle de gardien de la virilité et de protection du groupe. Certains détenus s’investissent d’une mission : celle d’être les conservateurs de la virilité dans la « maison des hommes ». Derrière un comportement homosexuel c’est « le constat de la dégradation de la puissance virile » que les détenus perçoivent et qui leur est inacceptable. Dans cette perspective, les manifestations de virilisme exacerbé, d’homophobie, de violences y compris de violences sexuelles cherchent à combattre les atteintes à l’image du « mâle dominant ».
Cette défense de la virilité et de la norme qu’incarne l’hétérosexualité explique l’assimilation très fréquente des homosexuels aux délinquants sexuels. Ces deux catégories d’individus, chacune à leur manière, ont transgressé la norme. Punir et violenter les délinquants sexuels comme les homosexuels, c’est punir ceux qui ont eu un comportement sexuel déviant, qui ont failli à l’image de l’homme viril.
4°) La prostitution
La prostitution pour certains détenus apparaît comme une nécessité physique (se prostituer en échange de la protection d’un caïd) ou économique (se prostituer pour acquérir des biens de consommation quotidiens). Cette homosexualité d’échange est un esclavage sexuel.
Si la prostitution est connue de tous en prison, elle est souvent couverte du voile pudique du secret. Dans son livre Médecin-chef à la prison de la santé (éditions Le Cherche-midi, 2000, pp. 116-117), Véronique VASSEUR relatait des faits de prostitution dont l’Administration pénitentiaire non seulement avait connaissance mais semblait aussi cautionner : bien qu’un trafic de prostitution ait été dénoncé par un détenu qui avait raconté que, le soir aux douches, les travestis se livraient à la prostitution, l’Administration n’avait eu aucune réaction. Elle évoque également la situation d’un travesti qui lui rapporte les faits de prostitution auxquels il doit se livrer pour avoir ses cantines et accéder à la douche.
5°) Les viols
Les viols sont monnaie courante dans un tel contexte.
Pire, avouer s’être fait violer, revient à signer publiquement sa condition de faible, sa perte de masculinité et, très souvent, les victimes ne dénoncent pas les agressions subies, de peur de représailles violentes de la part des agresseurs, voire des autres détenus (pour avoir « balancé » un codétenu). La loi du silence carcéral domine.
Or, quand les agressions sexuelles ne sont pas réprimées, la prison apparaît comme une zone de non-droit. Les détenus se trouvent dans cette situation étrange : ils sont parfois incarcérés pour des actes moins graves que les agressions sexuelles qu’ils subissent impunément en prison.
Quand on songe aux conséquences psychologiques dramatiques d’un viol pour la victime, a fortiori en cas de non-reconnaissance du statut de victime par la société, il est particulièrement inquiétant de ne pas se préoccuper des effets que peuvent avoir de tels actes sur les chances de réinsertion du détenu victime. Les violences sexuelles sont considérées par les détenus comme une peine supplémentaire qui ne dit pas son nom, une peine illégale mais que l’Administration pénitentiaire et la justice tolèrent.
Le sentiment d’injustice subi ne peut être qu’à son paroxysme et on sait qu’il est le terreau de la récidive.
6°) La sexualité au parloir
L’Administration pénitentiaire interdit officiellement aux détenus et à leurs partenaires d’avoir des relations sexuelles au parloir, mais aussi tout comportement jugé indécent.
Néanmoins, dans les faits, des relations sexuelles au parloir ont lieu et la tolérance ou la répression est fort variable selon les établissements. Finalement, ce sont l’inégalité et l’imprévisibilité qui dominent : les détenus et leurs proches sont soumis à l’arbitraire de l’Administration et plus particulièrement du surveillant qui est en poste pendant les parloirs.
En prison, la circonstance que, d’un point de vue architectural, rien ne soit prévu pour qu’un détenu puisse avoir des relations sexuelles discrètes avec sa conjointe lors des parloirs, équivaut à une interdiction en fait comme en droit. L’intimité du détenu et de sa visiteuse n’étant pas préservée dans les faits, d’éventuelles relations sexuelles seront punissables en droit.
Les relations sexuelles au parloir tombent en principe sous la qualification « d’actes obscènes ou susceptibles d’offenser la pudeur » au sens de l’article R. 57-7-2 du Code de procédure pénale. Elles constituent donc une faute du deuxième degré et sont susceptibles d’entraîner les sanctions disciplinaires énumérées à l'article R. 57-7-33 du Code de procédure pénale, à savoir notamment le confinement en cellule individuelle ou la mise en cellule disciplinaire pour une durée maximale de vingt jours.
Les partenaires du détenu peuvent eux aussi être sanctionnés sur la base des articles R. 57-8-12 et R. 57-8-15 du Code de procédure pénale. Le premier texte dispose que « Les visites se déroulent dans un parloir ne comportant pas de dispositif de séparation. Toutefois, le chef d'établissement peut décider que les visites auront lieu dans un parloir avec un tel dispositif : […] 2° En cas d'incident survenu au cours d'une visite antérieure » et ce pour une période de 4 mois maximum. Quant à l’article R. 57-8-15, il dispose dans son alinéa 4 que « Les incidents mettant en cause les visiteurs sont signalés à l'autorité ayant délivré le permis qui apprécie si le permis doit être suspendu ou retiré ».
L’arbitraire se manifeste dans la surveillance, la tolérance ou la répression des relations sexuelles qui divergent selon les établissements. On constate aussi une grande inégalité entre les établissements accueillant des hommes et ceux accueillant des femmes. Si les relations sexuelles au parloir ne sont pas toujours tolérées et possibles dans les prisons pour hommes, elles ne sont quasiment jamais tolérées dans les prisons pour femmes, où la crainte d’une grossesse (de « bébés-parloirs »), synonyme de dysfonctionnement administratif, rend la surveillance particulièrement vigilante.
Dans certains établissements, les détenus ont ainsi réussi à obtenir une sorte de « droit acquis » aux relations sexuelles lors des parloirs, il est alors extrêmement difficile de remettre en cause ce droit. Olivier MAUREL souligne ainsi que si les directeurs de centrales « commencent à supprimer à tour de bras les permis de visites des épouses ou amies de détenus, des mutineries éclateront sans délai ».
Les relations sexuelles au parloir sont monnaie courante en prison. Cependant, les femmes de détenus, qu’elles aient décidé ou non de braver l’interdit, décrivent toutes des conditions indignes dans lesquelles ces pratiques ont lieu. En l’absence de lieux adéquats, des solutions de fortune s’organisent dans les salles de parloir quand la direction le permet.
Seuls les dispositifs de rencontres conjugales, tardivement et laborieusement mis en place en France, permettent de respecter les droits des détenus. Le bilan de ces dispositifs, qui demeurent cependant difficiles d’accès pour la plupart des détenus, est excellent. D’une part, les parloirs familiaux sont des salons fermés, d'une superficie variant de 12 à 15 m². Ils permettent à toute personne détenue de rencontrer ses proches pour une durée maximale de 6 heures en journée. Au 1er janvier 2017, 71 parloirs familiaux sont en fonctionnement, répartis dans 21 établissements pénitentiaires.
D’autre part, l'Unité de vie familiale (UVF) est un appartement meublé de 2 ou 3 pièces, séparé de la détention, où la personne détenue peut recevoir sa famille dans l'intimité. Les personnes détenues peuvent bénéficier d’une visite en UVF d’une durée de 6 à 72 heures (article 36 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009). Au 1er janvier 2017, 120 UVF sont en fonctionnement, réparties dans 37 établissements pénitentiaires.
Mais ces dispositifs ne résolvent pas les multiples problèmes engendrés par la sexualité mortifère qui a cours dans l’univers carcéral. Ce sont d’ailleurs des dispositifs de « rencontres conjugales », non de rencontres corporelles.