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Patrick MORVAN

Professeur Agrégé à l'Université Panthéon-Assas

(Droit social - Criminologie/droit pénal - Théorie générale du droit)

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22 novembre 2015 7 22 /11 /novembre /2015 17:12

 

TERRORISME ISLAMISTE : MALAISE DANS LA NATION

 

I. – À l’école

 

Des professeurs de collèges et lycées situés dans des banlieues ou quartiers sensibles témoignent, depuis plus d’une décennie, de la banalisation des discours antisémite, anti-français et sexiste dans la bouche des enfants d’immigrés de confession musulmane, originaires des pays du Maghreb ou d’Afrique noire ([1]).

 

Bien que non pratiquants, ces jeunes se disent scandalisés que la presse puisse offenser leur foi (subitement révélée) en publiant des caricatures du Prophète et, dans le même temps, dénoncer le moindre acte antisémite : il y aurait deux poids, deux mesures. Bien que Français juridiquement, ils ne s’approprient pas leur citoyenneté émotionnellement. À l’heure où quatre millions de personnes se rassemblaient au cri de « Je suis Charlie », après l’attentat contre le journal Charlie Hebdo du 7 janvier 2015, ces jeunes musulmans troublaient la minute de silence imposée (de façon assez maladroite, il est vrai) par le ministre de l’Éducation nationale dans les établissements publics, avant de se rallier, sur les réseaux sociaux, au slogan « Je ne suis pas Charlie ». Clients invétérés de la société de consommation française et excluant évidemment un retour au « bled », ils clament néanmoins haut et fort leur identité étrangère (algérienne, par exemple). La parole des enseignants n’est plus respectée mais mise en balance avec les rumeurs absurdes et les théories du complot qui circulent sur internet. Il n’est plus possible de traiter avec sérénité le programme d’histoire lorsqu’il aborde la Shoah (dont l’existence même est remise en cause) ou le conflit israëlo-palestinien.

 

Enfin, les professeur-e-s voient leur autorité contestée pour la seule raison qu’elles sont des femmes, donc des êtres subalternes selon la Sharia. Cette exaltation de la virilité est d’abord un mécanisme de défense pour des jeunes maghrébins ou africains souffrant de voir leur père (immigré de la 1re génération) exercer un métier pénible, être à la retraite (s’il a au moins 60 ans) ou, souvent hélas, au chômage. Une étude indiquait que 21 % des adolescents délinquants avait un père au chômage et 18 % un père retraité alors que 2 % seulement avait un père cadre ([2]). Tandis que la figure paternelle est abîmée, les jeunes filles (les sœurs) réussissent mieux dans les études que les garçons, ce qui ravive leurs frustrations. Au surplus, sexisme ne rime pas avec sexualité : les jeunes Musulmans radicalisés ne peuvent guère frayer avec la gente féminine ; ils refoulent leur sexualité et déclarent le sexe tabou ; l’abstinence est prônée comme un choix de vie que la religion vient opportunément justifier. La dévalorisation est multiple : sociale, identitaire, personnelle (l'estime de soi), familiale.

 

Le décrochage scolaire est presque la norme chez les jeunes originaires d’Afrique : 39 % des garçons sortent sans diplôme du système éducatif (21 % des filles). Ceux qui demeurent scolarisés sont, pour une large majorité d’entre eux, concentrés dans les mêmes établissements défavorisés et affichent les moins bons résultats aux tests de performance scolaire (tel le PISA) ([3]).

 

II. – Dans la société

 

L’échec de l’école républicaine à l’égard des jeunes Musulmans ou Africains fait écho à un problème plus vaste et plus profond : les Français ne marquent pas d’attachement à la Nation ; ils ne croient qu’en l’État.

 

Ainsi, les Français à l’étranger ne se rassemblent pas (pour manifester ou simplement pour se fréquenter), au contraire des Américains ou des Allemands qui assument leur appartenance à une communauté nationale par delà les frontières. Agiter le drapeau tricolore, chanter la Marseillaise et tous autres actes « nationalistes » sont perçus comme des attitudes réactionnaires, hostiles, suscitant malaise et réprobation. On débat avec embarras, avec moult périphrases et euphémismes du respect de la laïcité par les minorités ethniques et des difficultés d’intégration des descendants d’immigrés (notamment dans les collèges-lycées, comme il vient d’être dit).

 

Il faut qu’un attentat terroriste horrifiant soit perpétré sur le sol français au nom de la religion (ou, en sport, que l’équipe de France remporte un prestigieux championnat du monde !) pour que les Français éprouvent, au plus profond d’eux-mêmes, le sentiment de constituer une seule et même Nation et entonnent l’hymne national à tout bout de champ (dans la rue, dans les stades, à l’Assemblée nationale…). Cette prise de concience aiguë, provoquée seulement par un traumatisme puissant ou un événement heureux exceptionnel, ne dure jamais longtemps. Une fois l’émotion évaporée, l’individualisme – que les Français ont chevillé au corps – règne à nouveau en maître dans les esprits tandis que les regards se tournent vers l’État.

 

Cet État auquel les Français témoignent un attachement viscéral et qui éclipse la Nation, est un État-Providence, tutélaire et rassurant, omnipotent, sommé en conséquence de résoudre tous les malheurs qui menacent les citoyens (insécurité économique, maladies, catastrophes naturelles…). Qu’un Premier ministre ose déclarer qu’« il ne faut pas tout attendre de l'État » (tel Lionel Jospin en 1999, interpellé par des syndicalistes au sujet de licenciements économiques) ou que l’État « est en situation de faillite » (tel François Fillon en 2007) et il lui est vertement reproché d’avoir commis une faute politique grossière. Sa carrière est aussitôt brisée : le retrait ou la faiblesse de l’État est une source d’anxiété et ne doit jamais être souligné, surtout lorsqu’il est patent.

 

L’absence d’une conscience collective articulée autour de l’idée de Nation pourrait aussi expliquer les échecs de l’Administration dans la lutte contre le terrorisme. Entre 2014 et 2015, face à la menace notoire d’attentats djihadistes en France, la « guerre des polices » entre les innombrables services de la Police nationale et du Renseignement chargés de surveiller les musulmans radicalisés (SDAT, BLAT, UCLAT, services territoriaux de la PJ, section anti-terroriste, DGSI, DGSE, etc. !), a ouvert un champ de liberté aux terroristes. La bureaucratie des ministères a le don de créer des mille-feuilles administratifs qui asphyxient la circulation de l’information et s’effondrent sous le poids de leurs rivalités.

 

La responsabilité du pouvoir exécutif est grande dans ce fiasco (cristallisé par les attentats parisiens du 13 novembre 2015) mais elle n’est guère assumée. Les hauts fonctionnaires qui alimentent ces querelles administratives délétères (au sein de la Police nationale, des préfectures, des ministères...) ont leur conscience pour eux : fiers de leurs nouvelles compétences, se poussant du col, tirant profit du climat d'anxiété créé par la menace terroriste, ils se revendiquent comme des commis de « l’État » mais œuvrent surtout au bon déroulement de leur carrière individuelle.

 

Patrick Morvan

Professeur à l'université Panthéon-Assas

Co-directeur du Master 2 de criminologie

 

 

[1] Les territoires perdus de la République, dir. G. Bensoussan, éd. Mille et une nuits, 2e éd., 2004.

[2] M. Dagnaud et S. Roche, Mineurs et justice (analyse des dossiers judiciaires des auteurs mineurs de délits graves jugés dans l’Isère de 1985 à 2000), France 5, 2003.

[3] Jeunes issus de l’immigration : quels obstacles à leur insertion économique ? : France Stratégie. La note d’analyse mars 2015 : www.strategie.gouv.fr.

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Published by Patrick Morvan