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Patrick MORVAN

Professeur Agrégé à l'Université Panthéon-Assas

(Droit social - Criminologie/droit pénal - Théorie générale du droit)

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29 novembre 2015 7 29 /11 /novembre /2015 17:28

 

RELIGION ET VIOLENCE : APPROCHE CRIMINOLOGIQUE

 

1. Personnalité du croyant

 

La religion apparaît d’une manière générale comme un frein culturel à la violence.

 

En réalité, si les personnes les plus religieuses cultivent – et revendiquent ouvertement – des valeurs de bienveillance ou d’altruisme, elles réservent plutôt le bénéfice de ces nobles sentiments aux membres de leur groupe (parents, amis ou semblables). À l’égard des étrangers ou des inconnus (qui ne partagent pas les mêmes convictions), elles se montrent plus enclines à la haine ou à la discrimination, comme en témoigne le discours des intégristes religieux de toutes confessions.

 

La personnalité du fondamentaliste, marquée par un « autoritarisme » (authoritarianism), le prédisposerait à cette attitude ambiguë : il se soumet à l’autorité établie et tolère les abus de pouvoir, il adhère à des normes sociales conservatrices et conventionnelles, il cultive une certaine agressivité (goût pour les punitions, les préjugés ou l’hostilité).

 

Deux conséquences peuvent en résulter. Ou bien le mariage des idées religieuses et de cette personnalité « autoritariste » (qui s’ignore parfois) forme un mélange explosif : le croyant se montre violent (dissimulant du même coup son hypocrisie morale qui apparaît au grand jour). Ou bien les idées religieuses ont, sur ses penchants hostiles, une influence positive, prosociale, agissant comme un tempérament (par exemple, elles tendent à repousser la tentation du vote d’extrême droite chez certains électeurs catholiques, qui répugnent à afficher leur racisme éventuel par cet acte public).

 

L’influence de la religion est donc variable et ambivalente selon la personnalité du croyant qui, en tout cas, ne cultive pas un amour universel envers l’humanité[1].

 

2. Une sous-culture de la violence djihadiste

 

Le regain d’activité du terrorisme islamiste dans les années 2010, à l’initiative du groupe Daesh (داعش, acronyme de l’« État islamique en Irak et au Levant »), s’est accompagné d’un phénomène assez incontrôlable : des centaines de jeunes européens (Français, Belges, Britanniques…), non nécessairement musulmans ou fils d’immigrés arabes, s’auto-radicalisent au travers de sites islamistes sur internet et rêvent d’accomplir le djihad (la guerre sainte) dans des zones de combat au Proche-Orient, principalement en Syrie. Plus grave, ils commettent au nom du même idéal sacrificiel des attentats suicides dans leur pays d’origine (ex. : fusillade à « Charlie Hebdo » le 7 janvier 2015 et prise d’otages à l’« Hyper Cacher » le surlendemain, ayant fait 17 morts ; fusillades à des terrasses de restaurant de l’Est parisien et dans la salle de concert du Bataclan le 13 novembre 2015, ayant fait 130 morts).

 

Une véritable sous-culture de la violence typique inspire ce terrorisme, savamment nourrie par une propagande qui utilise les technonologies les plus modernes (films, réseaux sociaux, jeux vidéo) et emploie une rhétorique similaire à celle des sectes.

 

Cette sous-culture religieuse violente a un nom : le takfirisme (de l’arabe takfir wa el hijra qui signifie anathème et exil). Le takfirisme a été créé au début des années 1970 par le mouvement égyptien des Frères musulmans comme un schisme au sein du salafisme (qui défendrait majoritairement un Islam radical mais « quiétiste », pacifiste et respectueux de la loi). Il ne prône pas seulement la violence contre les Juifs et les Chrétiens mais aussi et d’abord contre les Musulmans eux-mêmes : tous les non Takfiri sont considérés comme des mécréants. Ce courant ultra-orthodoxe annonce une prophétie apocalyptique (qu’il s’emploie à réaliser lui-même !) : la reprise de la guerre sainte entre Croisés et Musulmans. Il fait l’apologie de la violence, du terrorisme, des exécutions sanglantes. Il voue un culte aux martyrs (morts en faisant exploser leur ceinture d’explosifs au milieu de la population) promis à une vie éternelle au paradis des Musulmans, aux côtés du Prophète et de soixante-dix vierges. La vision du monde des Takfiri est manichéenne : il y a le dar al-Islam (la terre islamique ou « califat ») et le dar al-Harb (la terre en guerre, à conquérir) ; il n’y a pas de milieu neutre (un dar al-Sulh, la terre de la cohabitation)[2].

 

Toutefois, la réalité s’avère parfois moins claire que la théologie. Après les attentats djihadistes du 13 novembre 2015 et la déclaration de l’état d’urgence, des milliers de perquisitions administratives furent menées dans les milieux salafistes sur tout le territoire national. Elles permirent de découvrir un nombre d’armes considérable (y compris des armes de guerre) et de mettre à jour la grande porosité existant entre le milieu salafiste et la criminalité de droit commun (le trafic de drogue, notamment). Les Salafistes « quiétistes » ne sont peut-être pas tous aussi paisibles qu’on le pense. En outre, les revenus tirés d’activités criminelles sont toujours susceptibles de financer des actions terroristes.

 

3. L’embrigadement

 

Il est difficile d’établir un profil-type de la recrue prête à livrer le Djihad, pour le compte d’Al-Qaïda, de Daesh ou des organisations qui leur succèderont probablement. Mais des traits récurrents apparaissent.

 

Sont d’abord ciblés des jeunes dotés d’une personnalité narcissique et qui, de surcroît, présentent des fragilités sociales et psychologiques en raison de : l’absence réelle ou symbolique du père voire une enfance marquée par de la maltraitance ; la pauvreté, l’instabilité familiale, l’échec scolaire ; une délinquance de droit commun qui a pu entraîner une incarcération (ou non).

 

Ces proies faciles subissent ensuite un véritable « lavage de cerveau » au travers de :

– l’exaltation d’un idéal supérieur (servir Dieu, combattre les injustices, se dévouer à une cause humanitaire, renverser la dictature et rebâtir un vaste Califat) ;

– l’exacerbation du sentiment d’injustice subie et du désir de revanche (qu’il s’agisse de laver le blasphème au Prophète ou de venger la mort de frères musulmans) ;

– la glorification des héros tombés au combat (des martyrs qui ont une place assurée au Paradis, totalement idéalisé) ;

– une interprétation fallacieuse des textes religieux (le Coran ordonnerait lui-même d’assasiner l’ennemi) ;

– l’incitation à se couper de sa famille et de ses amis ;

– le développement de pensées paranoïaques renforcées par des théories du complot (un moyen efficace de contrecarrer toute tentative de raisonnement) ;

– le harcèlement au quotidien par téléphone ou messagerie électronique afin d’annihiler le libre arbitre individuel ;

– et, pour couronner le tout, un stage en Syrie ou en Afghanistan dans un camp d’entraînement djihadiste.

 

Les djihadistes sont-ils des criminels comme les autres ou sont-ils des cas atypiques ? Les facteurs de risques qui prédisent d’ordinaire le passage à l’acte selon la criminologie traditionnelle (troubles mentaux, échec scolaire, pauvreté, carences affectives, parentalité déficiente, mauvaises fréquentations, antécédents judiciaires, etc.) ne sont pas nécessairement présents dans le parcours des radicalisés : certains profils n’ont souffert d’aucune difficulté psychologique, scolaire, personnelle ou socioéconomique ; leur conversion peut être aussi subite qu’imprévisible. Mais plusieurs de ces facteurs banals ressortent du profil de ceux qui commettent des attentats sanglants (notamment, une parentalité déficiente et un passé délinquant).

 

En revanche, il est troublant de constater que les facteurs connus de « désistance » (se marier, trouver un emploi) semblent peu efficaces. Ainsi, une proportion non négligeable de djihadistes a fondé une famille et dispose d’un emploi, parfois même dans l’administration ou dans une entreprise publique (quelques centaines tout de même dans le fichier FSPRT à la fin de l'année 2015) ! Mais, là encore, tous ne sont peut-être pas prêts à commettre un attentat suicide.

 

Les programmes de « déradicalisation » sont difficiles à mettre en œuvre tant les idées subversives sont enracinées profondément dans le cerveau subjugué de ces extrémistes. Le désendoctrinement ne peut être obtenu qu’avec le soutien indéfectible des familles (si elles parviennent à renouer le dialogue) et avec le concours de « repentis » auxquels les jeunes fanatisés peuvent s’identifier afin d’emprunter la même trajectoire de sortie de la délinquance.

 

4. Le droit pénal contre les djihadistes ? Un vain combat

 

En revanche, aucune peine n’est de nature à impressionner les djihadistes, pas même la peine capitale : ils aspirent au contraire à mourir en martyr pour Allah. Quant à la peine d’« indignité nationale » – introduite en 1944 pour punir les collaborateurs du régime de Vichy et qu’il fut question de ressusciter –, elle est également inepte : les djihadistes revendiquent au contraire le titre glorieux de « mauvais citoyens » et conspuent les valeurs de la République.

 

Les gouvernements usent et abusent ici du vocabulaire militaire afin de dramatiser la situation et faciliter l’adoption d’une législation d’exception rognant les libertés publiques. Un « droit pénal de l’ennemi » a ainsi vu le jour aux États-Unis avec les Patriot Acts, promulgué par le président George W. Bush après les attentats du 11 septembre 2001, qui établissent un statut de l’« ennemi combattant » (unlawful ou illegal combatant) autorisant la détention arbitraire et illimitée de ce dernier. Or, comme l’a pertinemment observé mon collègue François Saint-Bonnet, les terroristes ne livrent pas une « guerre » à un État et ne sont pas des « ennemis » de l’intérieur. Ils ne portent pas d’uniforme, ne respectent pas l’adversaire ni aucune règle militaire, tuent au hasard des civils désarmés puis se font exploser comme des kamikazes au moment où il faut faire front à l’ennemi (les groupements d’intervention de la Police ou de la Gendarmerie nationale)[3].

 

Au total, le droit pénal – fût-il « de l’ennemi » – paraît inadapté à la lutte contre le terrorisme fanatique. En revanche, il est justifié de conférer à la police et à la justice des pouvoirs d’investigation exorbitants du droit commun durant une période de temps limitée (par exemple, en cas de déclaration de l’« état d’urgence » en application de la loi du 3 avril 1955, ce que fit le président de la République française par décret du 14 novembre 2015 – état d’urgence prolongé pendant trois mois par une loi du 20 novembre).

 

Patrick Morvan

Professeur à l'université Panthéon-Assas

Co-directeur du Master 2 de criminologie

 

 

[1] V. Saroglou, La violence est-elle inhérente à la religion ?, Cerveau & Psycho. L’essentiel, nov. 2011-janv. 2012, n° 8, p. 86 (et les références citées).

[2] Source : http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/11/25/pourquoi-il-ne-faut-pas-confondre-le-salafisme-et-le-takfirisme_4817042_4355770.html

[3] F. Saint-Bonnet, L’idéologie djihadiste et la modernité : www.laviedesidees.fr ; Contre le terrorisme, la législation d’exception ? (entretien du 23 nov. 2015) : www.laviedesidees.fr ; Le terrorisme djihadiste et les catégories juridiques modernes : JCP G 2015, à paraître.

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Published by Patrick Morvan